Costumes flamboyants, spectacles de drag queens, numéros de haut vol : l’une des particularités du cabaret, c’est d‘être extrêmement visuel. Sur les planches, le chant, la danse, le burlesque et bien d’autres disciplines tissent des récits qui fonctionnent comme des miroirs de la société, de nous-mêmes. Et la liberté de ton, pour provoquer ou simplement éveiller en nous, un flot d’émotions, sert de regard critique sur tout ce qui nous entoure. Rien d’étonnant à ce que le cinéma se soit emparé de cet univers, tout au long de son histoire. Car le cabaret n’est jamais un simple élément de décor. Derrière la magie du spectacle, les films racontent le travail des artistes, les rapports de pouvoir, les rêves d’ascension, l’expression des identités minoritaires…
Paris, le cancan et la fête populaire
Pour nombre d’entre nous, cabaret rime notamment avec le cancan, un spectacle popularisé par le célèbre cabaret du Moulin Rouge. Et le septième art ne s’y est pas trompé : l’établissement occupe l’affiche d’au moins une quinzaine de films, faisant danser Joséphine Baker en 1941 (Moulin Rouge d’Yves Mirande et André Hugon) ou faisant revivre Toulouse-Lautrec sous les traits de José Ferrer en 1952 (Moulin Rouge de John Huston). Trois ans plus tard, Jean Renoir signe le premier long métrage parmi les plus emblématiques sur l’histoire du Moulin Rouge, sa création à Montmartre, mais aussi la renaissance du cancan. Il met en lumière l’effervescence artistique du Paris de la Belle époque et un Paris vivant et populaire, emporté par la musique, la couleur et la danse : un film joyeux et spectaculaire dont Le Monde écrivait, en 2015, qu’il « devrait être remboursé par la Sécurité sociale »…
Derrière la scène, le monde du travail
Le cabaret au cinéma, c’est aussi ce que le public ne voit pas. Dans Quai des Orfèvres d’Henri-Georges Clouzot, en 1947, le music-hall est le milieu professionnel de Jenny Lamour (Suzy Delair), une chanteuse ambitieuse prise dans une intrigue criminelle. Loges, répétitions, auditions, jalousies composent les coulisses d’un univers où s’expriment les rapports de pouvoir. Considéré comme un des chefs-d’œuvre du cinéma d’après-guerre, Quai des orfèvres a aussi été conçu comme un hommage aux « petites gens des cabarets », et notamment les ouvriers et la bohème qui fréquentaient les établissements.
Plus de soixante ans plus tard, Faubourg 36, réalisé en 2008 par Christophe Barratier fait lui aussi du cabaret la toile de fond d’une aventure collective. Dans le Paris du Front populaire, des ouvriers du spectacle au chômage décident de reprendre le lieu qui les employait pour y monter une nouvelle revue. Le cabaret devient alors un espace de solidarité, un lieu qui fait rêver le public autant qu’il fait vivre ses acteurs.
Quand le cabaret bouscule les normes
Le cabaret est aussi un espace où émergent des artistes et des personnages peu visibles ailleurs. Et ils affirment une présence manifeste, parfois presque militante, au gré des stéréotype inhérents à l’époque de réalisation des longs métrages. Joséphine Baker en est l’exemple même. Dans Zouzou de Marc Allégret (1934), elle impose son charisme et son talent dans un cinéma français qui laisse alors très peu de place aux artistes noirs. Pour son premier film parlant, elle y tient le rôle-titre, celui d’une orpheline que le destin met sous les feux de la rampe.
Autre époque, autre sujet : en1978, La Cage aux folles d’Édouard Molinaro fait entrer dans la culture populaire l’univers d’un cabaret fondé sur le travestissement scénique. Malgré les clichés, le film participe également à donner une visibilité à des personnages gays dans les salles obscures. Et il rencontre un immense succès commercial : plus de 5 millions d’entrées en France et 24 millions dans le monde. Une opportunité de mettre à l’affiche des personnages et des formes de spectacle jusque-là souvent cantonnés aux marges.
Avec Tournée, réalisé par Mathieu Amalric en 2010, le cabaret s’éloigne encore davantage de l’image de carte postale. Le film suit, sur les routes de France, une troupe américaine de néo-burlesque, un mouvement artistique et féministe apparu aux États-Unis au début des années 1990. Il met en scène six artistes (cinq femmes et un homme) dont les âges, les corps et les identités échappent aux normes dominantes. En coulisses, la troupe affronte la fatigue, les tensions et la précarité propres à la vie en tournée. À la frontière de la fiction et du réel, les artistes jouant leur propre rôle, le film donne toute sa place à leurs singularités. Et il rappelle que le cabaret reste, aujourd’hui encore, un espace de liberté, de créativité et de diversité.
Le cabaret parisien vu par le cinéma étranger
Le cabaret et le music-hall parisien ont aussi inspiré les cinéastes étrangers, en particulier américains. Ses artistes et ses salles de spectacle deviennent le décor d’un Paris rêvé et romanesque. Ainsi, dès 1952, le Moulin Rouge de John Huston retrace la vie du peintre Henri de Toulouse-Lautrec dans le Montmartre de la fin du XIXᵉ siècle. Près d’un demi-siècle plus tard, en 2001, Baz Luhrmann transforme à son tour le célèbre cabaret en théâtre d’une histoire d’amour dans Moulin Rouge !. Avec Can-Can de Walter Lang, sorti en 1960, Frank Sinatra, Shirley MacLaine et Maurice Chevalier évoluent dans un Paris de music-hall haut en couleur. Sorti en 1982, Victor Victoria dépasse la seule dimension spectaculaire et musicale du cabaret. Le réalisateur Blake Edwards imagine le destin d’une chanteuse qui devient la vedette du Paris des années 1930 en se produisant sous une identité masculine. En jouant sur les identités et les apparences, Victor Victoria fait ainsi du cabaret un espace où les rôles se renversent et où chacun peut se réinventer.
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