Lorsqu’on évoque le cabaret, les images des grandes revues, de leurs plumes et de leurs paillettes s’imposent souvent. Pourtant, le cabaret est d’abord un lieu où les artistes expérimentent et bousculent les normes. À l’origine, il n’est pas un spectacle. « Le mot apparaît au Moyen Âge et désigne une auberge où l’on mange et boit à peu de frais. Ce n’est qu’au XIXᵉ siècle qu’il prend une dimension artistique avec le Chat Noir de Rodolphe Salis », rappelle Céline du Chéné, productrice à France Culture, notamment de la série documentaire Cabaret (réalisation : Laurent Paulré, 2024) et autrice de Cabarets (Michel Lafon/France Culture, 2025).
Quand les cabarets échappent à la censure
En 1881, Rodolphe Salis transforme la petite salle de son établissement parisien, le Chat Noir, à Montmartre, en un véritable laboratoire artistique. Poètes, musiciens, dessinateurs et chansonniers y inventent un spectacle à mi-chemin entre le café et le théâtre. « Au Chat Noir, Salis est une sorte de maître de cérémonie avant l’heure. Il accueille les gens, les interpelle. Il fait autant le spectacle que les numéros qu’il présente », explique Céline du Chéné. Le succès est fulgurant : près de 150 cabarets ouvrent à Paris et dans sa proche banlieue entre 1881 et le début de la Première Guerre mondiale.
Partout, les numéros s’enchaînent, se renouvellent et s’improvisent. Cette spontanéité favorise aussi une grande liberté de ton. Poètes, chansonniers et artistes d’avant-garde tournent en dérision le pouvoir, l’Église ou l’armée et remettent en cause l’ordre établi. « Parce que chaque soirée est différente et que chacun arrive avec son propre numéro, ces lieux échappent plus facilement à la censure. Ce sont des lieux difficiles à surveiller », souligne Céline du Chéné. Ancien communard, Maxime Lisbonne pousse plus loin cette liberté avec ses cabarets montmartrois, dont Les Frites révolutionnaires, où décors, costumes et spectacles deviennent des prétextes à la satire politique.
Liberté des corps, diversité des identités
Après avoir libéré la parole, le cabaret devient un espace où les corps s’affranchissent des normes. En 1893, Le Coucher d’Yvette, interprété par Blanche Cavelli et souvent considéré comme le premier striptease de l’histoire, marque un tournant. « Elle ne montre pourtant presque rien. Tout repose sur la suggestion », affirme Céline du Chéné. Plus que l’effeuillage, c’est l’irruption du désir féminin qui frappe les esprits.
Aux côtés des cabarets artistiques hérités du Chat Noir, se développent les grandes revues du Moulin Rouge, du Crazy Horse ou du Paradis Latin. En parallèle, d’autres formes de cabaret offrent un espace d’expression à des artistes qui jouent avec les identités et les normes de genre. En 1946, Madame Arthur, l’un des premiers cabarets travestis de Paris, devient une scène majeure où transformistes et artistes explorent librement les codes du féminin et du masculin.
Un terrain d’expérimentation et d’émancipation
Depuis une quinzaine d’années, le cabaret connaît un nouvel essor. Cabarets queer, scènes drag, collectifs pluridisciplinaires ou grandes revues : « il y a mille façons de faire cabaret », souligne Céline du Chéné. Malgré leurs différences, ces scènes partagent un même goût pour le mélange des disciplines, la création et le spectaculaire. Danse, chanson, cirque, performance ou poésie s’y côtoient, donnant à voir des corps plus divers et faisant du cabaret un lieu de création artistique et de réinvention de soi.
C’est ce que découvre Mona Guyard en 2018, lors d’un séjour à Berlin. Venue y étudier l’art, elle se heurte à un milieu qu’elle juge encore largement « blanc, cisgenre et hétéronormé ». Les cabarets queer berlinois lui ouvrent un tout autre espace. « On pouvait exprimer qui l’on est face à des gens qui comprennent. On pouvait expérimenter dans le simple but d’expérimenter et d’être ensemble. C’était aussi un endroit où l’académisme, les règles et les codes ne définissaient plus qui l’on était, ni comme artiste, ni dans son genre, ni dans son parcours de vie », raconte-t-elle. À l’époque, elle mêlait clown, body painting et cabaret-cirque avec son premier personnage Very Confused. Aujourd’hui avec Mona LaDoll, elle fait de son corps un espace de métamorphose, de réappropriation et d’émancipation. « En montrant un corps comme le mien, je déplace aussi les représentations des corps trans. Sur scène, il devient fort, fier, victorieux », affirme-t-elle.
Briser le quatrième mur
Pour Mona Guyard, l’absence de « quatrième mur », séparation invisible et symbolique entre les artistes et le public, est l’une des grandes forces de cette forme de spectacle. « On vient pousser un cri, non pas seul sur scène, mais avec son public », résume-t-elle. Issu du théâtre de rue, où la relation directe avec les spectateurs est au cœur de la création, Sébastien Vion retrouve dans le cabaret cette même proximité. Pour lui, c’est ce qui relie les cabarets d’hier à ceux d’aujourd’hui. Depuis leurs origines, ce sont des lieux où les hiérarchies sociales s’effacent, où riches et pauvres se côtoient et où l’on peut rire des puissants. « On peut taper sur le roi, jouer avec les codes, les faire exploser », explique-t-il. Depuis 1995, son « double-amie-muse-créature », Corinne, incarne cet esprit. Tantôt placeuse, tantôt maîtresse de cérémonie, elle circule parmi les spectateurs, brouille les frontières entre la scène et la salle. Cette proximité avec le public explique aussi, selon Céline du Chéné, le regain d’intérêt pour ces scènes après la crise sanitaire. Les confinements ont rappelé combien ces lieux répondaient à un besoin de partage. Si les publics diffèrent d’un lieu à l’autre, ils viennent tous chercher « un moment de rêverie, de beauté, de joie ». Dans un monde souvent anxiogène, le cabaret offre un espace où l’on rit, où l’on s’émerveille et où l’on se retrouve.
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